Les héroïnes de séries américaines, Céline Morin, PUFR, 7 septembre 2017

Dans son excellent ouvrage Les héroïnes de séries américaines, Céline Morin s’intéresse à 50 ans de représentations audiovisuelles nord-américaines. Après une première partie consacrée aux mouvements féministes, son analyse sérielle débute avec la démocratisation de la télévision, de plus en plus présente chez les ménages aux États-Unis, et l’émergence de protagonistes féminines, généralement associées à la promotion du rêve américain. Sont ainsi étudiées des séries comme la cultissime Ma sorcière bien aimée (encore diffusée sur M6 dans les années 1990 et 2000) ou I love Lucy (moins connue en France).

L’une des qualités de cet ouvrage est d’articuler avec pertinence les séquences analysées et les thématiques développées. Ainsi, pour insister sur l’importance accordée à la défense des idéaux emblématiques de la domesticité suburbaine des années 1960 dans Ma Sorcière bien aimée, Céline Morin cite à plusieurs reprises le personnage masculin principal, Jean-Pierre, le mari de Samantha, la sorcière qui tente de se mouler dans le rôle de la parfaite ménagère. Le ressort comique basé sur la consternation de l’époux qui constate l’usage récurrent de la magie par Samantha possède ainsi une portée politique. Lorsque Jean-Pierre s’exclame : « La femme [doit utiliser] une transportation normale, ça fait partie du rêve américain », il exprime des velléités de normalisation de Samantha… point de vue peut-être partagé par une grande partie des téléspectateurs, même si la série nous montre l’échec de cette entreprise, Samantha continuant à utilisant la magie et s’émancipant à la fois de son mari -en engageant une nounou et en portant des pantalons- et de sa mère -en sauvegardant son mariage et en se libérant de la tutelle matriarcale. Tout au long de son analyse Céline Morin parvient à montrer que des séries en apparence inconséquentes et légères, dont on peut dire qu’elles ont assez mal vieilli, sont pourtant très emblématiques des mouvements féminins et recèlent, au-delà des gags et des situations scénaristiques convenues, un méta-discours féministe qu’il convient de faire émerger.

L’ouvrage est conçu de manière chronologique, les mères au foyer des années 1960 font place aux working-girls des années 1970 et 1980. Céline Morin prend soin d’opérer une distinction entre les héroïnes qui appartiennent aux classes moyennes supérieures -la combattive journaliste Murphy Brown– des protagonistes issues de classes sociales moins favorisées telles l’obèse grande-gueule Roseanne. Son analyse s’appuie aussi sur des coupures de presse et même des discours politiques (celui du vice-président républicain Dan Quayle) en réaction à certains choix familiaux (mener à terme une maternité en étant célibataire) des héroïnes de TV. Le seul reproche qu’on pourrait faire à l’ouvrage est de ne pas systématiquement mobiliser les stratégies marketing (les 4 héroïnes de Sex and the City n’ont-elles pas été conçues pour représenter un type de femme et faciliter l’identification ?) et les théories de la réception (c’est à dire de s’attarder plus sur les visées recherchées auprès du public ou de recenser l’attitude du public en terme d’audimat, de fidélisation ou de rejet…)

Candice Bergen incarne la mère célibataire Murphy Brown. Novembre 1992 : le vice-président républicain n’avait pas apprécié ! Courtesy Getty Images.

Avec les héroïnes des années 1990, Ally McBeal et Carrie Bradshaw en tête, Céline Morin délaisse quelque peu les sphères professionnelles et familiales pour s’intéresser de plus près à la sexualité de ces nouveaux modèles télévisuels féminins. L’auteure examine aussi la nouvelle part de réflexivité de ses héroïnes qui, contrairement aux précédentes (Murphy Brown en tête), ne ressentent plus le besoin d’être dans des postures masculines pour s’imposer dans la société, mais assument pleinement leur féminité, leurs tendances consuméristes et les états-d’âmes qui en découlent (ces derniers étant directement partagés avec le spectateur via la voix off -Sex and the City- ou des hallucinations auditives et visuelles qui prennent la forme de chansons -Ally McBeal).

Morin revient sur les critiques adressées à ces deux séries par les féministes de la première génération qui considèrent Ally et Carrie comme deux versants d’une féminité névrosée (Rachel Dubrofsky), symbole de l’échec des femmes à concilier vie professionnelle et vie privée, liberté sexuelle et grand-amour. L’auteure montre que les univers professionnels et amicaux décrits dans ses deux séries « troublent le genre » avec des masculinités carnavalesques ou réduites à des objets ridicules vite consommés vite oubliés (Brenda Cooper, Jane Gerhard) et qu’une analyse plus fine est nécessaire pour mieux appréhender les enjeux sociétaux et communicationnels à l’œuvre.

La maigreur et la jupe courte d’Ally McBeal, liberté ou névrose? Calista Flockhart est Ally McBeal – 1997. 20th Century Fox USA Film Portrait

Pour conclure, Céline Morin se penche sur le sort des héroïnes quadragénaires des années 2000 à travers des séries comme The Good Wife, Nurse Jackie, Cougar Town, The New Adventures of Old Christine ou Weeds… Tout au long de son ouvrage, l’universitaire mobilise un arsenal bibliographique et épistémologique béton pour une analyse subtile, riche et très agréable à lire. Nul doute que Les héroïnes de séries américaines apporte sa pierre à l’édifice des études féministes mais ravira aussi tous les lecteurs qui s’intéressent à l’univers des séries TV nord-américaines et des représentations culturelles au sens large.

Broché : 288 pages
Editeur : Presses Universitaires François Rabelais
Collection : Serial
Langue : Français
ISBN-10 : 2869064918
ISBN-13 : 978-2869064911
Dimensions du produit : 21 x 1,6 x 15,5 cm

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