Téhéran tabou, Ali Soozandeh, 4 octobre

Ne vous fiez pas au titre quelque peu racoleur du film réalisé par Ali Soozandeh. Téhéran tabou ne se contente pas d’explorer les sexualités tortueuses des habitants de la mégalopole perse. Étonnant qu’un tel geste de cinéma, maîtrisé et d’une belle sensibilité, n’ait pas été primé à Cannes, lors de sa sélection à la Semaine de la Critique. On ne sort pas indemne de ce film et les regards des personnages Pari, Sara, Babak ou Elias nous hantent longtemps. Si l’action est restreinte à un quartier où règne l’hypocrisie religieuse, le monde intérieur de ces êtres coincés dans des situations insoutenables nous est révélé par un mouvement imperceptible du visage qui trahit la résignation ou la révolte… Pour contourner l’interdiction de tourner ce long-métrage, le réalisateur s’est servi du procédé de la rotoscopie qui consiste à filmer les acteurs sur fond vert, puis à les redessiner en intégrant les décors. L’effet BD obtenu concourt à donner une tonalité réaliste à un film, qui en restant une fiction, offre la possibilité au réalisateur de dépasser le cadre pédagogique et démonstratif du documentaire.

Dans Téhéran tabou, on ne montre pas, on donne à ressentir. C’est fulgurant à quel point le réalisateur a réussi à susciter un sentiment d’empathie pour des personnages qui appartiennent à une société à des années lumière du fonctionnement de nos pays occidentaux. Geste de cinéma parce qu’il donne à voir ce qui est caché, Téhéran tabou révèle la fausseté latente qui corrompt les relations humaines. Pas étonnant donc que tous les regards convergent vers Elias, le témoin muet des tractations nauséabondes des adultes. L’enfant n’a pas encore assimilé les règles pourries du jeu social mais en se retrouvant partout à la fois, et avec tout le monde en même temps, son regard capte l’impuissance et la détresse d’adultes au final plus vulnérables que lui.

L’intelligence d’Ali Soozandeh est d’avoir accepté de laisser ses personnages évoluer, sans les enfermer dans un carcan idéologique. Si la mère d’Elias, la prostituée Pari, semble de prime abord, la plus pervertie de tous, son pragmatisme et l’amour indéfectible qu’elle porte à son fils la protègent d’une société schizophrénique qui ôte toute dignité aux personnes trop idéalistes. A travers Pari (et dans une moindre mesure le DJ Amir), Ali Soozandeh déconstruit une économie souterraine qui apparaît paradoxalement comme un rempart acceptable contre la barbarie. Pari utilise toutes ses armes pour obtenir une école à Elias, aide le musicien Babak à obtenir un prêt et arrache Sara, pour quelques instants de franche rigolade, des griffes de sa belle-famille…

Les destins s’emmêlent dans les entrelacs formés par les ruelles, les toits et les cours des immeubles où chacun est épié en permanence. La répétition humoristique du passage, pour chacun des personnages, chez le photographe structure les enjeux dramatiques du récit (Sara mènera-t-elle sa grossesse à terme ? Pari pourra-t-elle divorcer ? Babak trouvera-t-il l’argent nécessaire pour l’opération de sa partenaire d’un soir?). Mais dans une ville où personne n’est ce qu’il prétend, le réalisateur ménage plusieurs effets de surprise qui achèvent de noircir une fable où la liberté se paie au prix fort. Un film magistral.

Date de sortie : 4 octobre 2017 (1h 36min)
De Ali Soozandeh
Avec Elmira Rafizadeh, Zahra Amir Ebrahimi, Arash Marandi…
Genres : Animation, Drame
Nationalités : allemand, autrichien

 

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