Dans un recoin de ce monde, Sunao Katabuchi, 6 septembre

Primé cet année au festival du film d’animation d’Annecy, Dans un recoin de ce monde sortira le 6 septembre. Itinéraire d’une dessinatrice talentueuse, le film réalisé par Sunao Katabuchi (Kiki la petite sorcière, Mai Mai Miracle) a pour héroïne principale une rêveuse, peu douée pour les tâches ménagères, très attachée à son domicile familial, à Eba, un petit port près d’Hiroshima, qu’elle quittera pour Kure, base militaire où réside son mari.

Pour bien insister sur les ravages de la guerre et de la solution nucléaire, le film commence plusieurs décennies avant la date fatidique du 6 août 1945. La vie insouciante de Suzu est peuplée d’êtres imaginaires qu’elle fait vivre à travers ses dessins et les histoires qu’elle raconte à sa petite sœur. Les ballades dans le centre historique art-déco d’Hiroshima, la récolte d’algues dont ses parents font commerce, les visites estivales à la grand-mère qui habite une autre île sont autant d’occasions de s’évader et de vivre de nouvelles aventures.

Mais assez vite dans le récit, le réalisateur fait intervenir une coupure temporelle et le spectateur est transporté à la veille du mariage de la jeune fille. Ce changement de rythme qui s’apparente à une ellipse donne l’impression que l’enfance s’est arrêtée net, sans aucune transition vers l’âge adulte. Peut-être pour signifier la perte d’innocence inéluctable entraînée par l’escalade des hostilités sur le front du Pacifique.

A partir du déménagement à Kure, le réalisateur choisit d’adopter une structure narrative sous forme de journal intime avec des dates qui s’affichent sur l’écran, comme un compte à rebours morbide jusqu’aux explosions atomiques de Hiroshima et de Nagasaki. Presque toute sa belle famille est employée par l’industrie militaire (ou participe à l’effort de guerre) mais Suzu continue à vivre paisiblement, dans l’ignorance de la gravité des événements en cours.

A travers la propension au rêve de son héroïne, le réalisateur a choisit de célébrer la joie de vivre face à l’adversité. Il insiste aussi sur la débrouillardise des japonais en tant de guerre. Le rationnement stimule l’inventivité de Suzu qui, de mauvaise ménagère, se transforme en cuisinière magicienne et réussit, en ressuscitant des recettes de samouraï agrémentées d’herbes des champs, à nourrir toute une famille a satiété.

Le réalisateur a travaillé avec Fumiyo Kono,  auteure du manga dont est adapté le film, pour retranscrire avec le plus de fidélité possible le contexte historique de l’époque. Le spectateur appréciera ainsi les milliers de petits détails (vestimentaires, architecturaux, culinaires…) qui confèrent aux décors une incroyable dimension réaliste. Du quartier rouge des prostituées où elle s’égare sans comprendre où elle a atterri jusqu’aux fourneaux conjugaux, les lieux traversés par Suzu dessinent autant de conditions féminines dans le Japon des années 1930 et 1940.

Leçon de résilience face aux horreurs de la guerre et son cortège de deuils humains et spirituels, Dans un recoin de ce monde est aussi un beau portrait de femme qui souhaite mourir en rêveuse et conserver, malgré le désir de vengeance, son humanité et sa capacité à aimer.

Alors que l’action s’accélère avec le largage des bombes nucléaires, la capacité artistique de Suzu est mise en sourdine, à l’exception de cette magnifique scène où les explosions dans le ciel sont remplacées par des coups de pinceau multicolores sur une toile. Et si le film se veut un avertissement contre toute tentation de conflit armé, on regrettera tout de même les quelques relents de patriotisme malvenu qui font s’extasier les personnages devant la beauté et l’efficacité de la flotte japonaise ou faire tenir à Suzu, alors que le conflit est terminé, des propos nationalistes guerriers « Nous étions préparés au pire. Ils nous ont dit de combattre jusqu’au dernier. Nous sommes encore 5 ici (…) Du riz et du soja de l’étranger ». Si Dans un recoin de ce monde mérite amplement les nombreux prix qu’il a reçus en festival, cela pourrait être intéressant de voir dans le futur un réalisateur japonais mettre en images l’horreur de la guerre du point de vue des victimes de l’armée japonaise qui a massacré pas moins de 30 millions de Philippins, Indonésiens et ressortissants d’Asie du Sud-est, dont au moins 23 millions étaient ethniquement chinois. [1]

 

Date de sortie : 6 septembre 2017 (2h 05min)

De Sunao Katabuchi

Avec Rena Nounen, Yoshimasa Hosoya, Minori Omi…

Genres : Animation, Drame, Historique

Nationalité : japonais

[1] https://www.lrb.co.uk/v25/n22/chalmers-johnson/the-looting-of-asia, The London Review of Books, Nov.2003.

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