Chroniques des Jours Enfuis, Sam Shepard, hommage

Jamais livre n’aura porté titre aussi juste et funeste à la fois. Après Jeanne Moreau et Martin Landau, un autre grand nom du cinéma s’ajoute à ce carnet noir de juillet 2017 : Sam Shepard, parti bien trop tôt, à l’âge de 73 ans. Tous les amoureux des USA sont orphelins. En hommage, la reproduction d’un article paru chez cinemapolis.info en octobre 2012 à l’occasion de la traduction en français de son ouvrage Chronique des Jours Enfuis.

En 2012, l’excellent éditeur 13ième note qui proposait une sélection d’ouvrages à l’écriture fiévreuse, entre musique et cinéma, sortait Chroniques des Jours Enfuis de l’acteur et dramaturge Sam Shepard qu’on avait pu apprécier dans Blackthorn, Les Moissons du Ciel

Auteur de plus de 45 pièces de théâtre, Sam Shepard a reçu le Prix Pulitzer en 1979 pour la pièce Buried Child . A presque 70 ans (il est né le 5 novembre 1943 dans l’Illinois), il revient sur ses pérégrinations existentielles et géographiques avec un sublime carnet de route initialement paru sous le titre « Day out of Days » chez Doubleday en 2010.

D’Indianapolis au champ de bataille de Pea Ridge (Arkansas) en passant par Taos (Pueblo indien du Nouveau-Mexique) ou Elko dans le Nevada, Sam Shepard rencontre des êtres sortis de nulle part, figures errantes de motels décrépis ou de diners figés dans l’Amérique des années 1960, tout en essayant de fuir les fantômes de son passé: des ex-épouses pleine d’amertume, un père absent omniprésent, des anciens copains de beuveries…

L’Amérique de Sam Shepard est un pays de vaincus dont le pouls continue de battre au rythme des batailles légendaires ou des désastres naturels qui ont laissé leur empreinte sur le paysage montagneux et les mornes plaines balayées par le vent… Wounded Knee mais aussi Bossier City en Louisiane après l’ouragan… Si les rares moments de plénitude décrits par Shepard surviennent dans l’ouest américain, au petit matin, à observer un poulain de deux ans galoper, Sam Shepard n’est pas dupe des mirages du mythe de la Frontière… Et chercheur inlassable, il poursuit sa quête vaine en parcourant l’Amérique d’est en ouest mais aussi du nord au sud, jusqu’au Mexique…

La route ne soigne pas le spleen de l’acteur revenu de tout, elle ne répond pas non plus à ses questions, tout au plus lui permet-elle de ressusciter d’autres artistes et aventuriers: Fats Waller , miraculeusement sauvé des eaux, l’acteur cowboy Andy Devine , l’ingénieur des chemins de fer John Luther Jones (Casey Moan), ou le musicien de jazz, Eric Dolphy , mort à Berlin…

Les courts récits de Sam Shepard ne sont pas sans une certaine ironie. Lorsque ses potes Dennis (Hopper?) et John, toujours sous acides ou raides bourrés, lui font perdre le change devant une belle serveuse mexicaine, il finit par se demander : « Comment ai-je finis par être celui qui observe dans ce groupe? L’outsider suprême. » Et quand il se retrouve près d’un magasin Cracker Barrel, il y réfléchit à deux fois avant d’utiliser les toilettes…

Extrait: Les toilettes pour hommes du Cracker Barrel…

« Il paraît qu’une fois un homme s’est retrouvé enfermé à l’intérieur des toilettes pour hommes d’un Cracker Barrel (…) ça devait être après la fermeture, j’imagine parce que le responsable de nuit l’avait enfermé par erreur là-dedans, en laissant allumé la sono (…) Encore et encore, tout ce qu’il entendait, c’était Shania Twain. Elle chantait des chansons de vengeance et de rupture rondement menée, d’infidélités en tout genre, de maltraitance sous les coups de cowboys saouls, de ballades larmoyantes sur la jeunesse volée, sur l’incapacité des hommes en général à discerner ses charmes cachés; des chansons dans lesquelles elle refusait d’être l’esclave du bon vouloir des hommes, comme par exemple de faire pour eux du pain grillé, la vaisselle, la lessive, cuire un œuf (…) Puis elle avait des chansons dans lesquelles elle chantait les louanges de sa mère; dans lesquelles elle faisait des prières pour sa baby-sitter, sa grande tante, sa belle-sœur, la sœur de sa belle-sœur. (…) Elle remerciait Jésus pour son physique époustouflant et sa divine chevelure rousse (…) L’homme voulait à tout prix s’échapper des toilettes… »

Chroniques des Jours Enfuis, Sam Shepard, 13e note éditions, traduction Philippe Aronson, 336 pages, 20 euros.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.