Oh Lucy ! d’Atsuko Hirayanagi, reprise Semaine Critique, Cinémathèque Paris (11/14 juin)

Lorsque Setsuko (Shinobu Terajima) pénètre dans l’étrange immeuble qui abrite le non moins étrange cours d’anglais-américain donné par John, elle n’a pas idée du tsunami émotionnel qui va bientôt la terrasser. Comme des millions de compatriotes japonais, elle porte le masque de l’employée réservée. Elle mène une vie terne, tout juste rythmée par les suicides, devenus banals, d’usagers du métro. La scène première et primale, où un jeune homme murmure ‘Au revoir’ à l’oreille de Setsuko avant de sauter sous le train, plante immédiatement le cadre : une ville déshumanisée, surpeuplée d’êtres aux costumes gris, dont les manières polies dissimulent une violence prête à surgir au moindre déraillement existentiel.

On dit que les opposés s’attirent, c’est peut-être vrai. L’enseignant campé par Josh Hartnett est l’antithèse du japonais moyen. L’acteur, trop souvent sous-employé dans des films bancals, trouve ici un rôle où il peut faire preuve de subtilité en dépit des clichés que son personnage trimballe. C’est le paradoxe et la réussite du film. Aux yeux de Setsuko, mais aussi de sa nièce Mika (Shioli Kutsuna), John, détendu, sympathique et musclé, est le mâle alpha par excellence. Question plastique, elles n’ont pas tort et le spectateur pourra s’en rendre compte dans la deuxième partie du film, celle qui transporte tous les personnages en Californie, pour un road-movie tronqué et mélancolique. La scène où John montre à Setsuko comment faire le plein est terriblement suggestive, très hot.

Mais dans la première moitié du film, John est affublé de lunettes rondes, de cheveux sagement lissés, et d’un affreux complet. Quelque chose cloche dans son style se dit Setsuko… Elle n’a pas tort. L’envers du décor -et de l’homme- se révélera à elle au terme d’un voyage éprouvant, peuplé de fantômes. L’immeuble des cours de langue, tenu par les yakuzas, fonctionne comme le terrier d’Alice au pays des merveilles. A l’abri des regards, de nouvelles vies s’inventent grâce à de grossiers artifices de farces et attrape. Il suffit d’une petite balle orange et d’une perruque blonde pour que Setsuko, devienne Lucy, amoureuse et libérée. Le choc des cultures est admirablement filmé lors des scènes de classe où Setsuko et son camarade Takeshi sont à la fois embarrassés et irrésistiblement attirés par la spontanéité nord-américaine.

Malheureusement, la magie du conte ne fonctionne que dans ce lieu inhabituel. De l’autre côté du Pacifique, débarrassé de ses oripeaux de professeur, John est un être trouble qui obligera Setsuko et Mika à accepter leurs secrets de famille. Si la course pour retrouver John, puis Mika, est dans un premier temps synonyme de libération intérieure, Setsuko fait vite les frais du rêve américain. Les déplacements en voiture n’ouvrent pas sur des horizons lointains mais sur des culs de sacs, des parkings et des motels vieillots… A l’horizontalité, la réalisatrice préfère la verticalité et les personnages titubent, chutent littéralement les uns sur les autres, sont attirés par le vide.

Les détours pris par le récit trouvent leur issue dans une fin douce-amère qui laisse entrevoir, comme par miracle, la possibilité d’un nouveau départ. C’est bien là la douce magie du film : nous pardonner de croire aux plus belles histoires malgré les grossiers artifices déployés sous nos yeux.

 

Séances :

  • Dimanche 11 juin 2017, 21h15 – Salle Georges Franju → 22h50 (95 min)
  • Mercredi 14 juin 2017, 19h30 – Salle Georges Franju → 21h05 (95 min)

Date de sortie : 31 janvier 2018 (1h 35min)
De Atsuko Hirayanagi
Avec Shinobu Terajima, Josh Hartnett, Kaho Minami…
Genres : Drame, Comédie
Nationalités : japonais, américain

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