Ferme les yeux et vois ! Alfred Hitchcock, Marest éditeur

Les biographies sur Alfred Hitchcock sont pléthore, la meilleure d’entre elles étant, pour certains, celle de l’incroyable Donald Spoto. Spoto, un théologien gay qui recueillait sans efforts les confidences du tout Hollywood des années 1970, semble une personnalité aussi mystérieuse et loufoque qu’Hitchcock, ce qui explique peut-être pourquoi son ouvrage, sans sombrer dans la vulgarité, est parvenu à explorer les facettes intimes du maître.

Donald Spoto et Alfred Hitchcock

Pourtant, malgré la foule des écrits sur Hitchcock, le cinéaste demeure sans aucun doute l’une des personnalités les plus protéiformes du 7e art. Hitchcock reste irréductible dans tous les sens du terme. Ce n’est pas seulement le master of suspense, l’entertainer qui connaît toutes les ficelles du métier ou le penseur érudit mais plébéien qui s’entretient avec Truffaut, c’est aussi l’ancien garçon de course qui gravit méthodiquement les échelons du succès, le catholique fasciné par l’inconscient, et le manipulateur des apparences au quotidien placide. Pour mieux appréhender les contradictions de l’homme, peut-être faut-il directement lui donner la parole. C’est chose faite avec Ferme les yeux et vois ! collection d’écrits où la voix du maître se donne à voir et à entendre.

A l’origine, ces différentes sources ont été réunies par Sidney Gottlieb sous le titre Hitchcock on Hitchcock. Dans cette nouvelle version, Pierre Guglielmina traduit les textes originaux et signe une belle préface à la fois lyrique et fort à propos. Et qu’apprend-on en se laissant embarquer dans le paysage intérieur de ce bon vieil Hitch ? Tout simplement, et on a tendance à l’oublier, qu’il est un produit de son temps. S’il a réussit le passage du muet au parlant, en exploitant l’immense potentiel du nouveau medium sans sacrifier à la poésie et à la magie de l’ancien, Lord Alfred reste un artisan de la belle œuvre.

Il s’érige ainsi contre la vulgarité de certaines actrices qui misent tout sur leur pouvoir de séduction : « les femmes peuvent tolérer la vulgarité à l’écran, mais certainement pas lorsqu’elle est exhibée par leur propre sexe, parce qu’elles sont ainsi faites -bénies soient-elles- qu’elles ne peuvent s’empêcher de ressentir qu’un tel étalage avilit les femmes en général » (voir Comment je choisis mes héroïnes, pages 25-27). Il prédit aussi l’échec des films d’horreur : « afin de procurer la décharge émotive désirée, [ces films] exploitent le sadisme, la perversion, la bestialité et la difformité. C’est absolument détestable, et même vicieux et dangereux (…) ils sont voués à l’échec, parce que le public, en règle générale, est sain d’esprit. » (Florissants ‘frissons’ page 51). Que penserait-il aujourd’hui des slashers (dont le tueur de Psycho est peut-être l’ancêtre) voire des vrais-faux snuff movies ? Et quid des pseudos stars qui dévoilent des bouts de seins pendant le Super Bowl ou sur la croisette ?

Hitchcock a donc toujours été un English man in Los Angeles. Pudeur, réserve, élégance surannée mais aussi pratique de l’art du contrepied, de la contrepèterie, de l’ironie macabre caractérisent ses propos et ses films… Plusieurs textes mettent en lumière le caractère éminemment britannique de son œuvre et les différences, par exemple, dans la façon d’exécuter un meurtre d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, ou de réaliser un film en studio. (Meurtre -avec un peu d’anglais dessus / Les vieilles ornières sont les nouvelles ornières / Plus de pions, moins de rois). Le réalisateur transmet aussi son savoir-faire filmique en livrant ses expériences et considérations personnelles sur l’importance des décors, de la bande-son, du style… (Éclairage, camera, action / Le cœur du film : la poursuite / Sur la musique dans les films / Jouer à Dieu…) avec notamment le célèbre texte (Maître du suspense. Ceci étant une auto-analyse d’Alfred Hitchcock) sur le MacGuffin.

Mais, c’est surtout lorsque derrière le masque du pédagogue pointe l’homme, conscient de son image de balourd (« des reporters à New York, après avoir jeté un bref coup d’œil à ma silhouette à la descente de la passerelle, se sont mis à m’interviewer sur la gastronomie à bord des paquebots », page 186), perdu sans son épouse (La femme qui en sait trop), se remémorant le petit enfant qu’il fut (Pourquoi j’ai peur dans le noir) que la pensée, unique, Hitchcock se déploie. Car derrière tout grand film, il y a un homme avec sa subjectivité et son histoire. Et c’est précisément parce que la vision singulière d’Hitchcock réussit à s’imposer dans un paysage cinématographique déjà gangréné par le marketing en projetant et donnant à voir ce qu’il y a de plus universel (mais aussi d’effrayant) de l’âme humaine qu’elle parvint à traverser les époques.

Un livre indispensable à tout cinéphile. On apprécie aussi l’exhaustive bibliographie et l’index, très pertinent et détaillé, outils indispensables pour une bonne étude des films d’Hitchcock.

Ferme les yeux et vois !

Marest éditeur.

ISBN/EAN 9791096535019

14,00 EUR

364 pages

 

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