Film culte (11) : Paterson, Jim Jarmusch, 21 décembre 2016 (DVD 26 avril 2017)

Poème animé, Paterson est la dernière fiction de Jim Jarmusch, chantre du quotidien. Dans l’Amérique de tonton Jim, pas de super-héros aux pouvoirs tonitruants, juste des ordinary men, des gars simples avec des boulots pépères et pas très excitants mais qui laissent plein de temps pour rêver et aimer.

Paterson est un chauffeur de bus poète. Il conduit le bus qui porte le nom de sa ville natale dans le New Jersey, qui est devenu son prénom à lui. Homme et ville vibrent ensemble. A bord de son vieil engin diésel, Paterson est toujours aux aguets, rien ne lui échappe. Il se nourrit des bribes de conversations des passagers, et lors de ses pauses, ne perd jamais l’occasion d’écouter ce qu’une vieille dame ou une gamine de 10 ans peuvent lui révéler…

Empathique malgré son relatif mutisme, Paterson observe son environnement, source intarissable d’inspiration. Peu expansif, le poète est pourtant un éternel optimiste contrairement à son collègue hindou, qui considère l’existence (son chat diabétique, sa belle-mère envahissante, les crissements de violon de sa fille) comme une suite de tracas. Paterson, sa compagne Laura (rayonnante Golshifteh Farahani) et leur bouledogue anglais Marvin forment une famille fantasque et unie. Malgré l’absence d’enfant, point de douleur. A l’aide de compositions symétriques (les deux corps allongés dans le même lit, la répétition inlassable des motifs géométriques peints ou cousus par Laura, l’alternance du noir et du blanc), Jarmusch insiste sur la complémentarité de ses deux héros.

De la répétition immuable des tâches quotidiennes, de la reproduction ponctuelle des rencontres au bar ou au dépôt de bus surgit l’inattendu. Dans l’Amérique en apparence figée de Jarmusch, on voyage sans quitter son lieu d’ancrage. On revisite le passé en rendant hommage aux gloires d’antan : le comique Lou Costello du duo Abbott et Costello (dont il était déjà question dans Coffee et Cigarettes) ou plus près de nous, Iggy Pop… Introspectifs, car miroirs de l’immédiateté des sentiments, les poèmes de Paterson sont aussi mémoire vivante du passé. L’esprit vif et le regard aiguisé, le chauffeur de bus voit au delà des apparences. Il s’amuse de la pruderie de deux costauds qui se rêvent tombeurs ou s’émerveille devant l’enthousiasme militant d’une jeune anarchiste qui ressuscite la pensée de Gaetano Bresci

Aux critiques qui virent en Laura, un personnage de potiche et accusèrent le film de misogynie latente, on répondra qu’en se situant volontairement hors des modes et presque hors du temps, Paterson propose une autre vision du couple, celle de deux êtres qui prennent plaisir à faire ce qui leur plaît, des cupcakes et des rideaux qui reproduisent des tracés et couleurs obsessionnelles, ou des poèmes que personne ne lira jamais… Une autre idée du bonheur.

Film polyphonique qui fait entrer en résonance les poèmes de Ron Padgett (ceux attribués à Paterson et qui s’incrustent en lettres fines à l’écran), la poésie urbaine de Jarmusch mais aussi les voix de Ginsberg et William Carlos Williams, figures tutélaires, Paterson est l’histoire cyclique d’un éternel recommencement, à l’image d’une semaine où l’accumulation de non-événements réenchante le monde, au nez et à la barbe de tous, à l’exception du poète et de sa muse.

Date de sortie : 21 décembre 2016 (1h 58min)
De Jim Jarmusch
Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Rizwan Manji…
Genres : Drame, Comédie
Nationalité : américain

 

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