À mon âge je me cache encore pour fumer, Rayhana, 26 avril 2017

Projetée en avant-première lors de la soirée d’ouverture du festival PCMMO le 25 avril prochain, l’adaptation plus que réussie de la pièce de théâtre éponyme de Rayhana, À mon âge je me cache encore pour fumer est un cri du cœur qui ne devrait laisser personne indifférent. La productrice Michèle Ray-Gavras a vu juste lorsqu’elle demande à Rayhana de transposer son huit-clos au cinéma. Si l’action se déroule quasi exclusivement en intérieurs dans les salles d’un hammam, les dialogues ciselés -époustouflants d’humour malgré le drame-, l’incroyable naturel des comédiennes et surtout la puissante charge politique font prendre de la hauteur à un film pourtant ancré dans un lieu (l’Algérie) et un temps (la montée du FIS) bien circonscrits.

Au hammam, les femmes trouvent refuge. Au sens figuré comme au sens propre. Lorsque Meriem prie Fatima de la cacher, l’employée du hammam n’hésite pas une seconde. La jeune femme célibataire est enceinte et son frère, désireux de venger l’honneur familial, la pourchasse pour la tuer, elle et son enfant à naître. Fatima se méfie, elle n’en parle à personne, pas même à sa jeune assistante, Samia, sur laquelle elle veille comme une mère. Au hammam, on trouve toutes sortes de femmes. Des sans-enfants mais heureuses en amour comme l’institutrice Keltoum, des persifleuses, des ignorantes superstitieuses (Aicha qui croit dur comme fer que Meriem est tombée enceinte en s’asseyant dans la partie réservée aux hommes), des fanatiques dangereuses, des divorcées, des fumeuses invétérées, des vieilles dames qui se souviennent de leur mariage et défloraison, à 11 ans…

Au gré des confidences et des prises de bec, Rayhana dépeint un attachant groupe de femmes qui malgré leurs différences et dissensions, recherchent toutes au fond la même chose : la liberté. De Nadia, brûlée à l’acide parce qu’elle portait une jupe, à Samia, qui rêve d’un émigré pour s’envoler loin de ses parents et d’une vie sans instruction, les moyens -divorce, mariage, militantisme, immigration- diffèrent mais la soif d’évasion reste identique. Si le contexte politique (le développement du front islamique du salut) institue une ligne claire entre deux camps, les intégristes – les « bâchées »- et les émancipées – les « décapotables »-, la finesse des dialogues de Rayhana et la sublime composition des actrices (Hiam Abbass mais aussi Fadila Belkebla, Biyouna, Nadia Kaci, Sarah Layssac…) sauvent le film d’un manichéisme caricatural. La force d’À mon âge, je me cache encore pour fumer, c’est sa grande subtilité. Aucune pesanteur. Le passage du théâtre à l’écran est parfaitement maîtrisé.

Acte de résistance face à l’intégrisme et à la bêtise, le film de Rayhana, intellectuelle exilée, endeuillée après l’assassinat de ses amis Saïd Mekbel, journaliste fondateur du Matin et Azzedine Medjoubi, directeur du Théâtre national d’Alger, est aussi une ode aux valeurs communes des femmes de la Méditerranée, qu’elles soient algériennes, grecques, turques ou françaises. Tourné dans un hammam ottoman de Salonique, entre ciel et mer, À mon âge je me cache encore pour fumer esquisse, sans en avoir l’air, un manifeste pour un autre féminisme.

Avec ces corps parfois abîmés et ridés, limite transgenre (Biyouna), ces voix qui jurent comme des hommes, Rayhana questionne notre idée de la féminité. La violence inique et sanguinaire des hommes prend même les traits de la jeune femme la plus séduisante et instruite du groupe, preuve qu’être une femme c’est d’abord avoir du cœur. Alors qu’on pousse de plus en plus les femmes -jeunes et moins jeunes- à modeler leurs vies professionnelles et familiales selon des principes de productivité et des canons de beauté teintés de morale anglo-saxonne, le film de cette bande de nanas maghrébines prône la douceur, la langueur, la solidarité et la joie de vivre en partage. Un film choral qui fait du bien.

 

Date de sortie : 26 avril 2017 (1h 30min)
De Rayhana
Avec Hiam Abbass, Fadila Belkebla, Nadia Kaci…
Genre : Drame
Nationalités : français, grec, algérien

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