Sayônara, de Kôji Fukada, 10 mai

Sayônara, le nouveau film de Kôji Fukada, après Au revoir l’été et Harmonium, transporte le spectateur dans un Japon uchronique mais terriblement contemporain. Inspiré d’une pièce de théâtre éponyme très courte (un quart d’heure) d’Oriza HirataSayônara est un film élégiaque à l’élégance surannée. Porté par d’excellentes actrices, la diaphane Bryerly Long et l’androïde Geminoid F, Sayônara met en scène un monde dévasté par le nucléaire et le terrorisme mais, à l’exception des flash infos en guise de séquences introductives, nulle trace, tout au long d’un récit fluide et marqué par la grâce, de l’horreur évoquée.

Geminoid F

Tout au plus, une forme de mélancolie qui traverse les différentes couches de ce film mille-feuilles. Tanya, l’héroïne de ce drame mâtiné d’anticipation se sait condamnée depuis plusieurs années. Atteinte d’une maladie incurable, elle est veillée nuit et jour par sa domestique robotique, un cadeau de son regretté père alors qu’elle était encore une enfant. Robot et humaine ont ainsi « grandi » côte à côte, l’androïde modelant des affects et des émotions qu’elle est incapable de ressentir en observant sa maîtresse, qui prend ainsi conscience, à l’orée de la mort, dans une lucidité amère, qu’elle n’a jamais cessé de dialoguer avec son propre miroir.

Poésie et critique sociale se donnent rendez-vous dans le long-métrage de Kôji Fukada. L’une offre des moments de transcendance à un film hanté par la perte tandis que l’autre met en garde le spectateur contre les démons -bien contemporains- qui le menacent : discriminations raciales, économie à deux vitesses, totalitarisme larvé. Makiko Murata incarne une quadra célibataire un peu fofolle qui entraîne Tanya hors de sa demeure isolée. Ces ballades constituent des bouffées d’oxygène et de légèreté jusqu’à ce que le réalisateur décide de faire basculer ce personnage résolument optimiste dans le désespoir le plus total.

Kôji Fukada pratique un art du contre-pied, instillant de la beauté dans des moments de noirceur extrême -le memento mori symbolisé par le corps en décomposition de Tanya- ou inversant les rôles. Qui est réellement malade ? Qui aide l’autre ? L’androïde clouée dans son fauteuil ou la patiente en fin de vie qui demande à sa dame de compagnie de lui réciter dans leurs langues d’origine les poèmes d’Arthur Rimbaud, Shuntaro Tanikawa, ou Carl Busse… ? En faisant de Tanya, l’outsider ultime, l’observatrice la plus avisée d’un pays qui n’appartient plus à ses propres habitants, le réalisateur instaure une étrange distanciation avec son propre objet cinématographique, comme si ce qui s’offrait au spectateur était un récit quasi autonome, une sorte d’oracle énoncé par une Cassandre résignée.

Usant et abusant des jeux de lumière et du cadre, en l’occurrence la fenêtre au-dessus du canapé où repose Tanya, le réalisateur réussit à insuffler de la vie dans une histoire crépusculaire où l’harmonie naît de ce face à face incessant entre mort et renaissance.

Date de sortie : 10 mai 2017 (1h 52min)
De Kôji Fukada
Avec Bryerly Long, Geminoid F, Hirofumi Arai…
Genre : Drame
Nationalité : japonais

 

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