Brooklyn Village, Ira Sachs, 21 septembre

Ira Sachs dont on avait beaucoup aimé Keep the lights on (2012) poursuit l’exploration cinématographique des problèmes de logement qu’il avait amorcée dans son dernier long-métrage Love is strange (2014). Comme toujours avec Ira, la thématique n’est pas unidimensionnelle et son nouveau film, Brooklyn Village, chronique d’une amitié adolescente victime du pragmatisme adulte, est le prétexte à traiter d’autres questions qui lui tiennent à cœur comme le statut social de l’artiste.

Dans Little Men, titre original et nettement plus approprié pour rendre compte de l’histoire que le choix français de « Brooklyn Village », il n’y pas deux little men (les adolescents Jake et Tony) mais trois, en comptant Brian, le père de Jake, un artiste plus ou moins raté, en tout cas complètement fauché qui continue de croire en son rêve grâce au soutien et à l’amour inconditionnels de son épouse, seul salaire de la maisonnée. Lorsque Brian (Greg Kinnear, tout en nuances)  hérite de la bâtisse de son enfance, il fait déménager femme et enfant à Brooklyn, quartier moins onéreux que Manhattan. Pour Jake, ado timoré et solitaire, c’est la découverte d’un nouveau territoire, bien plus agréable que son ancien terrain de jeu car plus verdoyant et communautaire. Il est notamment accueilli chaleureusement par le fils de la modiste chilienne qui loue le local commercial situé en bas de sa demeure.

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On comprend assez vite que ce local va cristalliser toutes les tensions qui pouvaient jaillir de la rencontre entre les parents de Jake, aux manières et à l’éducation policées, et Leonor (l’excellente Paulina Garcia récompensée pour son rôle dans Gloria), travailleuse manuelle futée et surtout mère courage ne mâchant pas ses mots. La gentrification d’anciens quartiers populaires n’est pas le sujet principal du film : certes, il est question d’explosion des prix des loyers mais Ira Sachs prend soin de ne pas diaboliser l’attitude des héritiers (Brian surtout) en montrant que les marques extérieures de richesse des bobos néo-arrivants – et leur condescendance drapée de bienveillance- dissimulent avec peine une extrême précarité. La crise économique – ou plutôt le déclassement, surtout des classes moyennes et la redistribution des richesses- n’épargnent personne; à part peut-être les enfants qui tout occupés à leurs jeux, premiers émois amoureux et rêves de futur sont filmés en mouvement, quasiment toujours en extérieur, sur leur trottinette et rollers, dans le métro, lancés à découverte d’un monde qui ne les effraie pas encore…

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Ce sont donc deux types d’univers qui s’opposent dans Brooklyn Village; le repli sur soi et la défiance se traduisent par une défense du territoire fermé, d’espaces intérieurs délimités qui correspondent au foyer ou au lieu de travail. A l’opposé, les jeunes voisins dont l’imaginaire et l’identité ne sont pas encore totalement verrouillés parcourent Brooklyn et tentent même une incursion -à moitié ratée- à Manhattan. Véritables éponges, ils participent à un cours de théâtre et s’amusent à se glisser dans la peau d’autres qu’eux, et lorsqu’ils regagnent la maison héritée par Brian – potentiel lieu de transition mais où la coexistence s’avère impossible-, ils reconstituent une forme de bulle protectrice, se réfugiant dans le monde virtuel des jeux vidéos.

 

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Malgré la douceur et la loyauté qui unissent Jake et Tony, leur amitié va peu à peu être mise en danger par une forme d’émulation instillée par les parents. On comprend que l’admission au lycée Fiorello La Guardia, réputé pour ses filières d’art, va être instrumentalisée pour déterminer quel camp est dans son droit. Qui peut prétendre au titre d’artiste ? Le frêle Jake, dessinateur introverti, incompris de ses pairs, fils d’intellectuels ou Antonio, gouailleur, frondeur, admiré pour sa fougue mais lesté d’une identité de jeune prolo qui lui colle à la peau malgré -ou surtout à cause de- son uniforme d’élève de collège catholique ? Afin de ménager le suspense, on ne répondra pas à cette question. La mérite d’Ira Sachs est une nouvelle fois d’aborder ces questions sans aucune hypocrisie, avec même une forme d’amoralité qui épouse les contours d’une fable aux accents zen.

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Date de sortie : 21 septembre 2016 (1h 25min)
De Ira Sachs
Avec Theo Taplitz, Michael Barbieri, Greg Kinnear, Paulina Garcia…
Genre : Drame
Nationalité : Américain

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