Jodorowsky’s Dune, Frank Pavich, 16 mars

Dans les sorties de la semaine, le très attendu Jodorowsky’s Dune, un documentaire disponible aux États-Unis depuis 2013 et projeté lors de la dernière édition de l’Étrange Festival à Paris fin 2015. Le film retrace l’échec d’un projet fou : l’adaptation cinématographique du célèbre cycle de Frank Herbert par un réalisateur un peu gourou sur les bords, le mégalomane Alejandro Jodorowsky.

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En lisant ces lignes, certains d’entre vous crieront peut-être au scandale tant l’œuvre filmique et littéraire de Jodorowsky est révérée depuis les années 1960. Mais, si le documentaire de Frank Pavich retrace bien l’histoire d’une vision artistique singulière qui s’accommodait mal des diktats des studios hollywoodiens, il met aussi en lumière la responsabilité de Jodorowsky dans le naufrage de son propre film.

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Pour adapter Dune au cinéma, Jodorowsky voyait grand et voulait s’entourer des meilleurs illustrateurs et responsables d’effets spéciaux. Il embauche d’ailleurs l’homme qui a réalisé l’affiche de son film El Topo, Moebius (de son vrai nom Jean Giraud), mais aussi H.R. Giger pour imaginer l’univers des Harkonnen, Dan O’Bannon qui venait de collaborer avec John Carpenter pour Dark Star, et Chris Foss, l’auteur des couvertures pour les éditions livre de poche britanniques du cycle de la Fondation d’Isaac Asimov.

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Malgré l’échec du projet de Jodorowsky, tous ces artistes trouveront à se caser sur des films SF ou d’horreur. Foss, encore vivant aujourd’hui, a notamment fréquenté les plateaux du tournage de Superman, AI Intelligence Artificielle, ou plus près de nous Les gardiens de la galaxie, et même Alien. Ce dernier film semble faire la passerelle entre l’adaptation morte-née de Jodorowky et l’univers créatif de l’équipe rassemblée par le maître. Le réalisateur chilien laisse entendre que plusieurs idées issues de son projet ont été pompées par les studios pour d’autres films de SF. Certes, O’Bannon, Foss, Giger et Moebius ont tous participé à l’aventure d’Alien mais n’était-ce pas la suite logique de leur carrière ?

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On pourra ressentir un certain malaise à voir Jodo s’attribuer la paternité de l’élan créatif de son staff. Si au vu de ses envolées lyriques et volubiles, il ne fait aucun doute qu’il a dû être un excellent meneur d’hommes, comme le rappellent les lois sur le copyright, les illustrations, maquettes ou conceptions d’univers étaient issues de l’imagination fertile des artistes et restaient leur propriété.

Le documentaire donne également la parole au producteur Michel Seydoux qui offre un éclairage intéressant sur les coûts exponentiels du budget. Grâce à des images et enregistrements d’archives, on retrouve aussi les points de vue d’H.R. Giger (décédé en 2014) et de Dan O’Bannon (mort en 2009, collaborateur à Invaders from Mars et Total Recall) dont l’épouse explique qu’il perdit une partie de ses finances et de sa santé suite à l’annulation du film de Jodo.

Est-ce Jodorowsky qui a révélé ces artistes ou se seraient-ils de toute façon frayé un chemin jusqu’au firmament d’Hollywood ? La question reste ouverte. Plusieurs critiques évoquent l’héritage de ce Dune inabouti dans les grandes productions SF nord-américaines…

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Le film montre que le réalisateur chilien s’est heurté au pragmatisme anglo-saxon qui s’inquiétait du caractère facétieux et farfelu de Jodorowky. A ce titre, la réaction de Pink Floyd qui, au début, l’envoie promener pendant leur pause-déjeuner est emblématique. Les meilleures séquences du documentaire sont celles qui mettent en évidence l’escalade incontrôlable dans la recherche de stars. Jodo se livre à un jeu de cache-cache avec un autre pape du mouvement surréaliste, Salvador Dali, pressenti pour le rôle de l’Empereur Padishah.

Dans son Dune, il y aurait eu David Carradine, Amanda Lear (normal, c’était la muse de Dali), Orson Welles pour jouer le Baron Harkonnen, Mick Jagger pour incarner Feyd-Rautha, rôle dévolu à Sting dans la version de David Lynch… Un casting de rêve pour un film psychédélique qui prenait plusieurs libertés avec le livre d’Herbert contrairement à la proposition cinématographique de David Lynch, peut-être en partie ratée mais plus fidèle à l’esprit d’origine.

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Il faut aller voir Jodowrosky’s Dune, qui s’inscrit à la suite de documentaires comme Lost in la Mancha sur le film avorté de Terry Gilliam. Frank Pavich donne à voir ce qu’aurait pu être ce Dune mais surtout il offre une plongée dans l’esprit de Jodorowky, un sacré personnage qui mériterait un film à lui tout seul. Il faut l’entendre passer de l’espagnol à du broken English, sortir une liasse de billets de 500 et la jeter pour montrer son mépris pour l’argent ou évoquer l’entraînement de folie auquel il avait soumis son fils Brontis pour jouer dans le film… Assurément un homme hors du commun.

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Date de sortie : 16 mars 2016 (1h 25min)
De Frank Pavich
Avec Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux, H.R. Giger, Chris Foss,Gary Kurtz, Brontis Jodorowsky…
Genres : Documentaire, Science fiction
Nationalité : Américain

 

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