Tangerine, Sean S. Baker, 30 décembre

Prix du jury au dernier festival de Deauville, Tangerine est un film événement. Ses héroïnes sont deux actrices transsexuelles (Kitana Kiki Rodriguez, Mya Taylor) et le réalisateur a filmé leur cavale dans Los Angeles avec trois iPhones 5S dotés de lentilles anamorphiques. A l’heure où le côté freak du trans, sous couvert de discours égalitaires, devient suffisamment « conventionnel » pour concourir aux oscars via le drame The Danish Girl de Tom Hooper, Tangerine mérite l’attention du spectateur pour sa dimension « brute de décoffrage », qui s’exprime dans une première partie captivante… Le reste du film n’est malheureusement pas à la hauteur et finit par agacer…tangerinelogoAlexandra, prostituée trans et artiste-performeuse, retrouve Sin-Dee Rella qui vient de sortir de prison. Elle révèle malencontreusement à Sin-Dee que son mac l’a trompée avec une jeune femme cisgenre. Cela en est de trop pour cette Cendrillon queer qui part à la recherche de sa rivale pour lui faire la peau. Rythmées par une musique assourdissante (elle-même transgenre avec des morceaux shoegaze -l’excellent Decadence de White Night Ghosts- jungle, rap, ambientThe dream of the unknown visitor de Federico Cerruti– et classique), les déambulations de Sin-Dee donne à voir un Los Angeles multiculturel, patchwork de boutiques, de motels et de lieux de rendez-vous déglingués… Comme dans d’autres quartiers américains (le Downtown Las Vegas notamment), la banalité des ensembles architecturaux, si criards et laids, finit par être irradiée d’une aura féérique.

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Les dialogues entre Sin-Dee, Alexandra et les autres travailleuses du sexe, balancés avec un débit de mitraillette, renforcent la sensation de mouvement permanent. Le réalisateur s’était d’ailleurs fait connaître avec Take Out, film sorti en 2004 qui racontait la course contre la montre d’un livreur asiatique new-yorkais devant rembourser ses dettes avant la tombée de la nuit.  Ici, Los Angeles, ville tentaculaire, ne peut s’appréhender qu’en se déplaçant. Pas étonnant donc que l’autre héros du film soit un chauffeur de taxi arménien (Karren Karagulian). Il a l’écoute facile, qualité nécessaire pour survivre dans son métier et supporter des clients pour qui, l’espace confiné et perpétuellement mouvant du taxi, devient une sorte de confessionnal extra-temporel.

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Si Sean S. Baker excelle dans la restitution d’ambiances urbaines typiquement nord-américaines, à l’instar de Paul Auster et Wayne Wang dans Brooklyn Boogie, il perd de sa maestria lorsqu’il entreprend, dans une deuxième partie de film, de faire coïncider en un lieu unique toutes ses tranches de vie saisies, quelques minutes plus tôt, sur le vif. Perdant en légèreté et mouvement, le film, qui impose une résolution scénaristique conventionnelle à une ballade trash qui se suffisait à elle-même, devient alors redondant et assez indigeste. Ne subsistent alors que quelques beaux moments, visuellement sidérants, souvent drôles (la séquence avec la femme policier) ou émouvants : Sin-Dee, à l’arrêt de bus Vermont Santa Monica, complètement paumée, à la merci de tous, qui rencontre le regard perçant de Kevin Bacon, star de l’affiche promo pour la saison 2 de la série Following.

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Date de sortie : 30 décembre 2015 (1h26min)
Réalisé par Sean Baker
Avec Kitana Kiki Rodriguez, Mya Taylor, Karren Karagulian…
Genre : Comédie dramatique
Nationalité : Américain

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