Me and Earl and the dying girl, Alfonso Gomez-Rejon, 18 novembre

Sur le papier, Me and Earl and the dying girl avait tout pour agacer. Un long titre, qui se veut drôle sans l’être, un prix du Jury à Sundance, ce qui invite aujourd’hui à la méfiance, et une intrigue maintes fois rabattue depuis Love Story (1970): un amour condamné par le cancer. Ces dernières années, plusieurs actrices ont hérité de la couronne mortuaire d’Ali MacGraw : Kate Hudson dans A little bit of heaven, Shailene Woodley dans l’insupportable Nos étoiles contraires. Dans This is not a love story (titre anglais anglais choisi pour distribuer Me and Earl and the dying girl), la fille mourante c’est Olivia Cooke, qui interprète Rachel, une petite princesse juive élevée par une mère dévorante et accro à l’alcool.

La mourante n’est mentionnée qu’en troisième position dans le titre original du film -adapté d’un roman du même nom, et ce n’est pas un hasard. La mort présumée de la jeune fille n’est pas le sujet principal du deuxième long-métrage d’Alfonso Gomez-Rejon, qui s’est principalement formé à la télévision (Glee, The Carry Diaries). Rachel n’est qu’un accident dans la vie de Greg, le véritable héros et narrateur de l’histoire. Ce n’est pas une histoire d’amour scandent à intervalles régulières les titres qui viennent s’incruster à l’écran comme autant de cartons de l’époque du muet.

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This is not a love story est donc découpé en chapitres qui donnent à voir le point de vue de Greg sur cette amitié non désirée. Si le film épouse une narration chronologique, le réalisateur montre à quel point l’existence de Rachel fait voler en éclats les repères temporels, spatiaux et sociaux du lycéen. La rencontre tant attendue est vécue sur le mode de l’anti-climax.  La nouvelle -horrible- du cancer est annoncée à Greg de manière outrancière par sa propre mère; elle le force d’ailleurs à renouer avec cette ancienne camarade de maternelle. Le jeune lui oppose des raisonnements plutôt sensés : Rachel ne va-t-elle pas considérer que cette reprise de contact est une forme de pitié? Et pourquoi sa mère lui inflige-t-elle le poids d’accompagner une malade jusqu’à la mort? La thème de Vertigo composé par Bernard Herrmann raisonne de plus en plus fort pour signifier la véhémence des remontrances maternelles et l’angoisse de Greg qui, honnête, révélera à Rachel qu’on l’a forcé à lui parler.

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Les adultes du film sont empêtrés dans leurs névroses. Démissionnaires comme les parents de Earl, le copain afro-américain, ou au contraire étouffants et autoritaires comme les mères de Greg et Rachel. Peu de figures d’autorités paternelles. Le professeur qui accueille Greg et Earl à midi dans son bureau pour leur permettre d’échapper à l’horreur de la cafeteria semble plus immature qu’eux. Quant au père de Greg, c’est un universitaire qui passe la plupart du temps en pyjama, chez lui, à regarder de vieux films et à dénicher des aliments étranges pour préparer des plats exotiques. Deux passions -le cinéma et la cuisine– que Greg et Earl ont faites leurs. La vie de Greg est donc plutôt heureuse… et c’est précisément cette tranquillité-là que l’existence de Rachel vient remettre en cause.

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Prenant à contrepieds les récits classiques de couples dont l’amour transcende les souffrances infligées par le cancer, Me and Earl and the dying girl raconte l’histoire d’un couple qui n’en sera jamais vraiment un. En adoptant le point de vue du non-malade, le film montre à quel point, le cancer, eh bien, cela n’a rien de romantique. A mille lieue des récits politiquement corrects sur la maladie, les personnages campés par les trois jeunes acteurs se montrent tour à tour égoïstes, cyniques, blasés, agacés, bref, étonnants de vérité. La cinéphilie de Greg et Earl est matérialisée par les productions suédées et remixées de grands classiques… Là encore, Me and Earl and the dying girl se joue de ses propres références cinématographiques. Quand on voit les deux jeunes hommes tourner, on pense immanquablement à Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry avec à l’affiche un autre duo blanc et noir (Jack Black et Mos Def). Mais, là où Gondry se prenait -un peu- au sérieux, les inserts de vidéos bidons fonctionnent comme ressort comique pour refléter le côté potache des personnages. Mention spéciale à The Sockwork Orange, un film sur des chaussettes et du jus d’orange.

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Si le film se rit de lui-même, comment a-t-il donc pu finir acclamé en standing ovation à Sundance ? Il a d’ailleurs aussi raflé le prix du public. Tout simplement parce que imperceptiblement, l’émotion pointe régulièrement le bout de son nez -sans jamais provoquer d’effusion de larmes heureusement.

Et c’est peut-être là le mérite du film : ne pas faire de chantage affectif au spectateur, ne pas l’obliger  à se sentir triste pour Rachel, et montrer que la mort, c’est surtout l’affaire de ceux qui restent.

Date de sortie : 18 novembre 2015 (1h46min)
Réalisé par Alfonso Gomez-Rejon
Avec Thomas Mann (II), Olivia Cooke, RJ Cyler…
Genre : Drame, Comédie
Nationalité : Américain

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