« Remake, Remix, Rip-Off: About Copy-Culture et Turkish Pop Cinema », Cem Kaya

En Turquie, dans les années 70 et 80, à l’intertextualité filmique, on préférait l’emprunt, la reproduction, un mélange absurde des genres et le pillage pur et simple de musiques, scènes ou personnages de super-productions hollywoodiennes. Dans un même film, vous retrouviez trois figures légendaires : Captain America, Spider-Man et le lutteur Mexicain Santo. Dans un autre, le super-héros portait un costume avec une cape rouge, le symbole de Batman sur sa ceinture et sur son visage le masque du Fantôme du Bengale. Enfin, dans le remake de Dillinger, le thème du Parrain résonnait à la fin.

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La faute à qui ? Cem Kaya, réalisateur allemand d’origine turque biberonné aux VHS de remakes turcs importés, s’entretient avec plusieurs réalisateurs de mémorables nanars. Ils évoquent tour à tour l’absence de loi sur le copyright, la censure politique (certaines répliques de personnages de policiers ou de voleurs sont une ode à la police turque), le manque de moyens techniques et financiers et bien sûr la télévision qui se substitua au cinéma comme loisir privilégié des turcs… Il fallait donc tourner vite pour répondre à la demande, pas cher, et s’assurer un maximum d’entrées. Pour preuve, des extraits d’un film réalisé en 1982 par Çetin Inanç, The man who saved the world, également connu sous le nom de Turkish Star Wars, pour son pillage des scènes de bataille interstellaire avec les croiseurs de l’Empire et l’Étoile Noire…

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Des débuts du parlant jusqu’à la fin des 70’s, les spectateurs -pour la plupart originaires de régions rurales- se ruent en masse dans les salles obscures des grandes villes. Aller au cinéma est toute une aventure et surtout un moyen peu onéreux de se distraire. A cette époque « dorée », la production cinématographique turque s’inspire déjà largement des comédies romantiques ou des films d’action à succès nord-américains destinés à un large public. L’occidentalisation voulue par Atatürk explique en partie cela mais le documentaire aurait peut-être gagné en profondeur à examiner de plus près cette fascination des cinéastes turcs pour l’entertainment américain.

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Comme pour les films d’exploitation philippins – documentés par Mark Hartley dans Machete Maidens Unleashed! et aussi par Andrew Leavold dans The search for Weng Weng, l’objectif le plus évident est la rentabilité et qu’importe si les acteurs réalisent eux-mêmes leurs cascades au risque d’y laisser leur vie. Avec un brin de cynisme, les réalisateurs turcs expliquent que le cinéma se réduit à quelques ficelles scénaristiques qui seront recyclées de film en film. L’un des attraits du documentaire de Cem Kaya est bien entendu d’illustrer cette théorie sous forme de catalogue des remakes ou mash-ups les plus absurdes… la juxtaposition devenant un vrai ressort comique.

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Quant un filon est bon, exploitons le jusqu’au bout… Volontairement outrancier par ses scènes d’accumulation, le film de Cem Kaya n’en demeure pas moins un remarquable travail de recherche documentaire. Le réalisateur donne la parole à des figures historiques de Yeşilçam, une rue d’Istanbul, qui était l’âme de ce cinéma populaire. Aujourd’hui envahie par les centres commerciaux abritant les mêmes chaînes de vêtements qu’à Madrid, Paris ou Londres, Yeşilçam a perdu, malgré les protestations des cinéphiles, sa salle de cinéma historique, la plus vieille du pays, réduite à un tas de gravas.

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Au-delà du clin d’œil amusé à un pan de l’histoire cinématographique turque méconnue et surtout méprisée par l’intelligentsia cinéphilique car jugé distrayant et donc abêtissant, « Remake, Remix, Rip-Off: About Copy-Culture et Turkish Pop Cinema » est un chant du cygne sous forme d’hommage à des magiciens de la pellicule et des accessoiristes Géo Trouvetou qui palliaient au manque de moyens par leur ingéniosité…  Et l’on pourra se demander si ce film est apprécié à sa juste valeur ou juste programmé dans certains festivals comme parangon de la ringardise… pour rassurer certains spectateurs sur leur « cool-attitude »,  les mêmes qui doivent courir acheter des fringues chez Kooples ou Zara en vacances à Istanbul, sur les ruines d’un ancien haut-lieu du cinéma.

 

Remake Remix Rip-Off Trailer from Vimeo.

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