Les nouveaux loups du web, Cullen Hoback, 3 juin 2015

L’excellent documentaire de Cullen Hoback, Terms and Conditions May Apply, projeté pour la première fois en 2013 aux États-Unis, sort sur nos écrans début juin, sans tambours ni trompettes… et sous un très mauvais titre qui laisse croire à une énième satire sur les empires commerciaux des géants du web. Si le travail d’investigation du réalisateur étrille joyeusement Mark Zuckerberg et consorts, il invite surtout les spectateurs à prendre conscience des conséquences d’une société Big Data mondialisée où le recoupement de fichiers permet de suivre n’importe qui à la trace.

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Les techniques de marketing viral, on connaît déjà. Mais, Hoback attire notre attention sur certains exemples extrêmes mais vrais via notamment des images d’animation très réussies. Aux États-Unis, un père qui avait porté plainte contre une société de marketing adressant à sa fille mineure des coupons de réduction pour des produits destinés à la grossesse a dû affronter la triste réalité : à cause des achats en ligne de sa gamine, la société savait avant lui  qu’elle était enceinte ! Le réalisateur réunit plusieurs témoignages d’experts en marketing (et même en typographie!) qui livrent les trucs et astuces des compagnies internationales pour vous faire signer tout et n’importe quoi sur le web sans jamais achever la lecture de ces conditions de vente !

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Les millions de cookies que des passages répétés sur la toile génèrent aident les entreprises à mieux cerner ou anticiper les attentes des consommateurs. Mais cette prospective commerciale ne serait pas si inquiétante que cela si elle ne s’accompagnait pas d’un grignotage progressif de la vie privée. Retraçant l’historique et l’évolution des conditions contractuelles concernant la vie privée imposées par google, facebook et d’autres grands groupes, le réalisateur montre qu’en acceptant ces conditions générales, on consent à livrer des données personnelles pouvant être transmises à des tiers à des fins commerciales ou autres. Vous avez un compte Instagram sur lequel vous postez régulièrement des photographies que vous espérez peut-être un jour vendre ou exposer dans une galerie réputée ? Eh bien, elles appartiennent toutes à….. Instagram qui a le droit de céder leurs droits moyennant finance sans jamais vous verser un centime !

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Dans un contexte de lutte anti-terroriste, l’accès du gouvernement à ce type d’informations peut se voir juridiquement et politiquement légitimé. Qu’on songe au Patriot Act aux États-Unis ou à la nouvelle loi sur le renseignement en préparation en France après la tuerie de janvier 2015.

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Mais, Cullen Hoback ne se contente pas de pousser des cris d’orfraie; son analyse se révèle extrêmement pertinente quand il apporte la preuve par l’absurde de la dangerosité des méthodes de prévention du crime. Convoquant Minority Report– à la base une nouvelle de Philip K. Dick génie visionnaire qui avait tout prévu !- Hoback donne la parole à plusieurs adultes (et adolescents) victimes de cette  politique de surveillance des réseaux sociaux et d’internet. Qu’un homme marié ait plusieurs fois tapé dans le moteur de recherche google « comment assassiner son épouse sans laisser de traces » ne signifie pas qu’il songe à tuer sa femme… Et s’il s’agissait d’un scénariste ou d’un romancier qui effectue des recherches là-dessus… Le documentaire pointe du doigt l’absence de véritable réflexion sur les données collectées qui sont souvent analysées au premier degré.

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Le réalisateur rencontre donc plusieurs victimes collatérales de cette guerre aux « mots dangereux ». Un touriste irlandais menotté dès son arrivée aux USA pour avoir posté un tweet où il déclarait tout détruire sur son passage, sous-entendu « faire la fête toute la semaine. » Une fan de SF et d’horreur qui a été arrêtée en Angleterre pour avoir organisé une flash-mob zombie le même jour que le mariage royal du Prince William. Que craignaient les forces de police? Qu’elle essaie de dévorer ce qui reste encore du cerveau du futur roi, ex (?)-alcoolique notoire (mais chut…, faut pas le dire) ? Et ce vénérable prof d’anthropologie et amateur de théâtre de rue roué de coups le même jour par la police pour son happening ? Une Angleterre qui donne froid dans le dos et rappelle V pour Vendetta. En toile de fond de cette réflexion parfois un peu potache, une véritable inquiétude : s’il n’est plus possible de publier ce que l’on veut, de se réunir pour faire la fête ou protester et de lancer des alertes contre les puissants et corrompus, qu’adviendra-t-il de la liberté tout court ?

Touriste irlandais arrêté à l’aéroport international de Los Angeles pour avoir posté un tweet où il déclarait vouloir tout détruire pendant une semaine de folie !

Bref, on rit beaucoup en regardant ce documentaire qui, s’il ne nous dévoile relativement rien de nouveau sur le sujet, ne verse jamais dans le conspirationnisme sensationnaliste.  A sa sortie aux États-Unis, le film a été bien reçu par la critique mais étrillé par le public qui a vite fait de l’estampiller film de nerd jaloux de Zuckerberg, nouveau symbole du rêve américain. Mais, la somme importante de témoignages recueillis (provenant d’universitaires, d’artistes –Moby, Ondi Timoner– d’activistes, de porte-parole non officiels d’Anonymous ou de quidams moyens) témoigne de la documentation incroyable amassée par le réalisateur et son équipe de tournage. On pourra reprocher un montage un peu haché, pas très beau esthétiquement parlant mais, la narration, très fluide, porte une argumentation logique et très fouillée… et le petit-pied de nez final à Zuckerberg vaut son pesant d’or !

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Date de sortie : 3 juin 2015 (1h19min)
Réalisé par Cullen Hoback
Avec Raymond Kurzweil, Joe Lipari, Richard ‘Moby’ Hall…
Genre : Documentaire
Nationalité : Américain

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