Panorama impertinent du cinéma français, Pierre Bas

Les éditions Vendémiaire publient un nouveau dictionnaire cinématographique en deux tomes : le Panorama impertinent du cinéma français. Sous la plume acérée de Pierre Bas, c’est l’ensemble de la production française qui en prend pour son grade : du film bobo au spectacle grand-public en passant par les adaptations en costumes de grands classiques littéraires…

Les critiques ont généralement mauvaise presse.  Au cinéma, ils sont souvent représentés par des personnages insensibles, vaniteux et despotiques, qui se réfugient derrière des articles acerbes pour masquer leur absence totale de créativité. Qu’on songe ainsi à Anton Ego, le critique culinaire du film d’animation Ratatouille. Comme Anton, brouillé à mort avec Gusteau qui croyait dur comme fer que tout le monde peut cuisiner, les critiques ont souvent une vision élitiste de l’art qui ne saurait être l’expression que d’experts en certains domaines.

Anton-Ego

Avec le dictionnaire impertinent, la question n’est heureusement pas de savoir qui peut se permettre de réaliser un film policier, sf, gore ou une comédie made in france mais plutôt de déterminer quels sont les ingrédients qui donnent une saveur identitaire au cinéma français aujourd’hui.  C’est une question qui mérite d’être posée tant une grande partie de la production hexagonale depuis les années 1980 et la déferlante Besson lorgne du côté des États-Unis. Pierre Bas excelle à établir les filiations existant entre des films aussi dissemblables sur la forme et le style que Möbius (Eric Rochant, 2013) et Les Enchaînés d’Alfred Hitchcock.

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On a beau aimer Jean Dujardin, ce n’est pas Cary Grant.

Cary Grant et Katherine Hepburn dans Les Enchaînés

Cary Grant et Ingrid Bergman dans Les Enchaînés (1946)

Les formules lapidaires de Pierre Bas sont sans pitié pour les pâles copies des originaux. Si La Moustache (Emmanuel Carrère, 2005) se révèle aussi incompréhensible que Lost Highway de David Lynch, il lui manque « l’iconographie déglinguée » et les « envolées fantastiques. » Le jugement sans appel tombe alors : « Le film se focalise sur des éléments prosaïques: lacet, lave-linge, veste verdâtre… Perdu dans ce catalogue de banalité, le spectateur se demande quand le film va commencer. Ce moment n’arrive jamais. » (page 145)

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Peut-on réellement comparer ces deux couples ?

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Pierre Bas ne critique pas tant la fascination que pourraient exercer certains films anglo-saxons -devenus presque des classiques de genre, de la comédie romantique British comme Coup de Foudre à Notting-Hill aux films d’actions des 80’s avec Sylvester Stallone et Bruce Willis, que l’absence de patte personnelle. Ainsi, Leon trouve étonnamment grâce aux yeux du critique qui tout au long des deux tomes du dictionnaire fustige le cinéma bessonien pour sa lourdeur et ses effets qui produisent une émotion de pacotille. Pourquoi cette exception ? Parce que Leon est un film sincère, qui puise dans les souvenirs biographiques du réalisateur…

Leon, l'un des rares films bessonien qui suscite une certaine indulgence de la part de Pierre Bas

Leon, l’un des rares films bessoniens qui suscite une certaine indulgence de la part de Pierre Bas

Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du dictionnaire, le rire suscité par les sarcasmes fait place à une forme d’inquiétude : le cinéma français serait-il à ce point sinistré ? Les critiques de Pierre Bas -justifiées- portent paradoxalement en elles leurs limites. Oui, Hollywoo avec Jamel Debouzze et Florence Foresti n’est pas La nuit américaine de Truffaut mais, il n’a jamais prétendu l’être. C’est juste un film, d’une extrême vulgarité certes mais formaté pour plaire à un public spécifique qui adorera voir ses deux stars favorites réunies à l’écran. Oui, Raymond Bettoun, le parrain séfarade campé par Roger Hanin dans Le Grand Pardon d’Alexandre Arcady, n’a rien à voir avec le Vito Corleone de Martin Scorsese mais Arcady ne s’est-il pas saisi d’une réalité typiquement française pour signer un film sur le milieu juif mafieux, kitch à mort comme pouvaient l’être de nombreuses productions des années 1980 ?

La nuit américaine, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Léaud, 1973

La nuit américaine, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Léaud, 1973

Étonnamment, parmi les films qui échappent de peu au lynchage, on trouvera plusieurs exemples de productions grand public qui s’ancrent dans les formes traditionnelles du film français. Le Pacte des loups et… le nanar absolu Angélique, Marquise des Anges qu’on peut rattacher tous deux au genre Cape et Epée. Selon Pierre Bas, « le film de prestige n’est donc pas condamné à un ennui poli. Il peut devenir fun en se dévergondant. »

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Angélique, ingénue libertine, a charmé Pierre Bas…

La critique reste quand même une affaire très subjective. Pour l’auteur, le « spectateur en quête d’expériences nouvelles » retirera « tout de même une certaine jubilation » du Pacte des Loups… Pas sûr que tout le monde ait gardé un souvenir aussi marquant du film de Gans. Par contre, des milliers de spectateurs ont adoré Soyez sympas, rembobinez qui, dans le Dictionnaire, est gratifié d’une analyse confetti.  Mais, ne tenons pas rigueur à Pierre Bas, qui via ses catégorisations et son ode au Pariscope, nous gratifie d’évidences qu’on a malheureusement tendance à oublier :

  • Beigbeder est certainement un as des slogans publicitaires mais ses livres ne font pas de bons films (pages 148-149, L’amour dure trois ans)
  • Valérie Donzelli n’est pas subtile dans La guerre est déclarée… (pages 222-223)
  • de films en films (certains réussis, d’autres pas du tout), Roman Polanski recycle ses fantasmes sexuels (pages 127-128, La venus à la fourrure). Reste à savoir si vous les partagez !
  • certains films estampillés « France d’autrefois » ne sont qu’un prétexte pour « redorer le blason » de la France occupée (quel héros formidable ce Monsieur Batignole)
  • Amélie Poulain est un film niais (si! si!) qui « incarne une France d’Epinal » (page 47)
  • Même si on adore Louis Garrel et Guy Marchand, il faut bien reconnaître que les parties de colin maillard aux Invalides, le baiser devant la vitrine du Bon Marché et le plongeon dans la Seine, constituent une enfilade de clichés (page 38). Devinez de quels film et réalisateur nous parlons. Il est question d’une ville propice aux déambulations amoureuses…
Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain - Mathieu Kassovitz, 2001

Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain – Mathieu Kassovitz, 2001

Panorama impertinent du cinéma français,

Pierre Bas

Edition Vendémiaire

ISBN : 978-2-36358-146-4
Prix : 16 €
704 pages, 2 tomes
Parution : octobre 2014

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