L’ennemi de la classe, Rok Bicek, 4 mars 2015

Pourquoi Sabina, une lycéenne entourée d’amis, s’est-elle suicidée ? La réponse importe peu au réalisateur slovène Rok Bicek qui, avec L’ennemi de la classe, signe un premier film captivant, un thriller psychologique, qui fait réfléchir aux valeurs transmises à nos enfants par l’institution scolaire.

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Sabina (Daša Cupevski) est une jeune fille gracile et sensible. Excellente pianiste, un petit sourire mélancolique et énigmatique vient parfois illuminer son visage fermé. Assez timide, elle est néanmoins appréciée par son groupe d’amis composé de personnalités très disparates. Il y a d’abord Nik (Jan Vrhovnik), l’animateur binoclard de la radio du lycée, vif et ironique, plutôt fainéant pour le travail en cours. Il y a aussi Luka (Voranc Boh), endeuillé par la récente disparition de sa mère; grand brun laconique et blasé, c’est l’âme du groupe, toutes les filles le suivraient les yeux fermés… Les filles, justement, ce sont Mojca (Doroteja Nadrah), la meilleure amie de Sabina, une intello aux cheveux courts. Et aussi, Maruša (Pia Korbar), la suiveuse, prête à balancer tout le monde pour échapper à une punition. Spela (Špela Novak), la rockeuse révoltée, elle, n’a peur de rien… Quant à Tadej (Jan Zupančič), c’est le beau-gosse blond toujours à la mode. Aussi grande-gueule que son père nouveau riche, il fait preuve d’intolérance envers les étrangers, et tout ce qui vient se mettre en travers de son chemin…

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Comment Rok Bicek est-il parvenu à nous faire croire aux liens d’amitié entre ces presque adultes aux caractères si différents… car l’alchimie entre ces jeunes acteurs non-professionnels est palpable. Le réalisateur a sélectionné de lycéens qui n’avaient jusqu’alors eu aucune expérience des plateaux ciné. Il leur a demandé de venir avec leurs vêtements, leurs attitudes, ne rien changer. Lors des castings et repérages pré-tournage, Rok et son assistante ont volontairement sélectionné des individus qui ne manifestaient pas particulièrement l’envie de faire du cinéma afin de privilégier des réactions naturelles durant le tournage.

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Face à ces jeunes acteurs, un professionnel des planches : Igor Samobor, qui s’est particulièrement illustré ces dernières années au théâtre. Il campe un enseignant difficile à cerner, taciturne et peu expansif qui devient rapidement le bouc-émissaire idéal sur lequel rejeter la responsabilité du suicide de Sabina. Professeur d’allemand, il est introduit dès le départ comme un outsider, par son statut social et sa manière d’enseigner. Il exerce des fonctions de remplaçant -il ne semble pas vouloir s’investir ou s’ancrer définitivement dans un établissement- et insiste pour utiliser le moins possible le slovène.

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Moitié enquête – plusieurs fausses pistes menant à la cause du suicide seront évoquées-, moitié études de mœurs, le film prend le temps de donner de l’épaisseur psychologique aux personnages secondaires: l’enseignante de sport, amoureuse éconduite de Zupan, Mojca (Doroteja Nadrah), la meilleure amie de Sabina ou la principale du collège, Zdenka (Nataša Barbara Gračner), dont la seule préoccupation est la pseudo « bonne » réputation de l’établissement.

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Dans un décor aux teintes froides – murs et sols bleutés- Robert Zupan, se détache tel un ange noir qui vient apporter la destruction à l’intérieur d’un lycée au fonctionnement bien rôdé. Une attention particulière au cadrage – Igor Samobor est régulièrement filmé de profil, rarement centré – renforce la solitude du personnage et surtout sa posture quasi immuable tout au long du film : celle d’un observateur blasé qui s’étant forgé ses propres convictions sur le suicide de Sabina et surtout sur le « système » tant décrié par les élèves, ne souhaite pas les partager avec les membres de l’institution.

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C’est justement ce silence qui est retenu contre Zupan comme preuve accablante de sa culpabilité. Mais, l’homme, en bon pédagogue, ne souhaite pas former des doubles de lui-même, des élèves dociles qui recracherait par cœur son cours. Sa classe, habituée à ne jamais réfléchir par elle-même, ne comprend pas ses méthodes de travail. Les bons comme les mauvais élèves le détestent car il les force à se forger leur opinion, à analyser les textes ou les situations sans se référer à des idées préconçues. La scène où le premier de la classe manque de fondre en larmes car la question qui lui est posée -au demeurant for simple- est hors-programme est révélatrice de l’incapacité des jeunes à exister en dehors de leurs référents habituels… des maîtres à penser qui finiront, à leur tour, à cause de la présence de Zupan comme révélateur de l’hypocrisie ambiante, par être rejetés par le groupe dans un jeu de massacre particulièrement violent.

Inspiré d’un fait divers, L’ennemi de la classe est un film autobiographique intelligent dont le formalisme et l’académisme de la mise en scène pourront quelque peu rebuter, à voir principalement pour ses très bons acteurs.

Date de sortie : 4 mars 2015 (1h52min)
Réalisé par Rok Bicek
Avec Igor Samobor, Masa Derganc, Natasa Barbara Gracner…
Genre : Drame
Nationalité : Slovène

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