Le cinéma espagnol, ouvrage collectif, chez Armand Colin

Dirigé par Pietsie Feenstra et Vicente Sanchez-Biosca, le cinéma espagnol est un ouvrage universitaire composé de différentes contributions sous forme de chapitres individualisés. Les auteurs se proposent d’explorer et d’analyser l’impact de la transition démocratique -et des progrès sociaux, politiques et culturels engendrés- sur la production cinématographique ibère. L’objectif est également de dresser un état des lieux de l’identité culturelle espagnole à l’écran à travers ses fantômes -symptomatiques d’une mémoire traumatisée-, ses figures de l’altérité sexuelle, et ses régionalismes – catalan ou basque.

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Si chacune des contributions témoigne d’une réelle maîtrise des objets sociaux ou films étudiés, il manque cruellement une colonne vertébrale thématique à cet ouvrage pour offrir au lecteur une véritable étude du cinéma espagnol aujourd’hui. Ce livre souffre évidemment de sa composition : il possède le défaut majeur de la plupart des ouvrages collectifs universitaires, à savoir une incapacité à embrasser un sujet qu’on essaie d’étreindre de mille et une façons. Le lecteur reste donc sur sa faim et serait bien incapable de dire et cerner, en quelques mots, ce qui fait l’originalité et l’identité visuelle du cinéma espagnol post Franco.

Les directrices d’ouvrages ont bien essayé d’introduire chaque chapitre par un texte de cadrage mais le texte final -finalisé- donne davantage l’impression d’être face à des matériaux composites rassemblés par on ne sait quel hasard éditorial ou professionnel qu’à une œuvre pensée comme un outil pédagogique et/ou un texte faisant référence pour le non-érudit. Tel n’est peut-être pas le public visé par les auteures mais on regrettera alors l’offre alléchante de la 4e de couverture qui promet au lecteur une étude « loin des clichés et des stéréotypes. »

Des clichés et stéréotypes, il en sera justement question, le lecteur naviguant entre mantilles et mini-jupes (chapitre Uniformes, mantilles et mini-jupes. Tensions dans les rôles de genre pendant le franquisme au sein de l’œuvre de Vicenç Lluch -on appréciera par la même occasion la concision des titres !), gitanes de Séville, personnages gays d’Almodovar, Basques dans le cinéma muet [et] Basques rendus muets par le franquisme (chapitre Les voies de différenciation du cinéma basque)… pour se confronter au final, aux fantômes hérités de Cria Cuervos et de Franco himself.

Bref, contrairement à ce qui était annoncé, il ressort de cet ouvrage la sensation d’un passé prégnant, engluant les auteurs dans un cinéma poussiéreux, à mille lieues du dynamisme de la production cinématographique actuelle. S’il est difficile de faire l’impasse sur les vestiges du franquisme ou des œuvres et cinéastes majeurs comme Cria Cuervos et Almodovar, on regrettera vivement qu’aucun auteur n’ait mentionné les films de la diaspora, ou du moins, les documentaires et longs-métrages réalisés par des espagnols installés en France ou en Belgique comme le magnifique Les chemins de la mémoire de Jose-Luis Penafuerte, avec les voix de Marisa Paredes et de Jorge Semprun.

Pas un mot non plus aux productions de Galice, on songe ainsi à Carlos Vela et plus récemment Ignacio Vilar, réalisateur de A Esmorga, comme si les régionalismes espagnols se limitaient aux seuls Pays Basques et Catalans. Rien non plus sur les expérimentations visuelles et sonores de jeunes cinéastes multi-primés comme Gabriel Velazquez (Amateurs, Iceberg) ou Jaime Rosales qui filme aussi bien la jeunesse victime de la crise des subprimes (Hermosa Juventud) que la violence sourde et absurde d’ETA à travers un long-métrage tourné exclusivement au télé-objectif (Un tir dans la tête)

On comprend aussi très mal le peu d’attention accordée aux stars espagnoles qui ont franchi l’Atlantique, contribuant à façonner une nouvelle image du latin-lover, on apprécie d’autant plus le seul article consacré à ce sujet, l’excellent Stars transnationales et image latino : essai d’iconographie comparée de Vicente J. Benet.

Autre point positif : la préface de Pierre Sorlin, surtout ses premiers paragraphes, car nulle part ailleurs il sera dorénavant question de réception des films produits en Espagne, de publics ou de distributeurs… Quel lien les spectateurs espagnols établissent-ils avec les films étiquetés made in Spain ? Comment les œuvres s’exportent-elles ou au contraire restent-elles cantonnées au marché national ? C’est le gros point noir de cet ouvrage que de privilégier une approche subjective et ultra-personnelle de l’analyse de certains films au détriment de questionnements plus généraux et factuels qui auraient permis de mieux appréhender l’identité et la vitalité du cinéma espagnol contemporain.

Le cinéma espagnol – Histoire et culture
De Pietsie Feenstra, Vicente Sánchez-Biosca

Éditeur : Armand colin
Date Parution :
Collection : Références Cinéma
Nombre de pages : 224

 

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