Amours cannibales, Manuel Martín Cuenca, en salles

Désir assouvi, corps repu ? Amours cannibales, le dernier film de Manuel Martín Cuenca donne à voir la frustration de Carlos, tailleur renommé et cannibale insatiable. Film épuré, à la photographie soignée, Amours Cannibales se déroule à Grenade, dans le magnifique linceul de la Sierra Nevada qui n’a jamais aussi bien porté son nom (« nevada » signifie enneigé en espagnol).

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Ville millénaire, rurale, au riche passé, fière de ses cultures ancestrales, empreinte de ferveur religieuse populaire, Grenade est le cadre idéal pour les agissements de Carlos. Auréolé de la renommée de son père, célèbre avant lui, Carlos pratique un art, encore bien vivace dans cette cité qui vibre chaque année au pas des défilés de la Semaine Sainte. Lorsqu’on lui propose de réaliser le décalque d’une étoffe sacrée très ancienne,  il relève le défi malgré les admonestations d’Aurora, sa seule véritable amie, une vieille fille couturière, à qui il rend régulièrement visite pour jouer au bingo.

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Le passé de Carlos est volontairement laissé dans l’ombre. Tout juste apprend-on que son père, homme pieux et sévère, aurait refusé de réaliser une copie du vêtement sacré… Aurora (María Alfonsa Rosso) se comporte aussi comme une mère possessive avec Carlos, même si le spectateur ne saura jamais quelle furent les relations de cette étrange femme avec les parents du tueur. Inutile donc de se pencher trop longtemps sur l’héritage familial pour comprendre les motivations de Carlos. La force du film est de s’ancrer dans un quotidien ultra ritualisé qui intègre les séquences de meurtres et de cannibalisme dans une routine casanière.

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Pour Carlos, consommer de la chair humaine est aussi naturel qu’aller au sauna ou rencontrer ses clients. Le visage hermétique, insensible à la douleur, du meurtrier ne trahit aucun trouble ou remords, tout juste du regret lorsqu’une proie potentielle préfère la noyade à mourir sous ses mains acérées comme des ciseaux.

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Pour déstabiliser Carlos, encore fallait-il trouver la femme, c’est chose faite en la personne d’Olimpia Melinte, actrice roumaine toute en subtilité, qui interprète avec brio deux sœurs, la pulpeuse blonde Alexandra, trop aguichante pour échapper au cannibale, et Nina, brune, sensible et intelligente… Progressivement, un jeu du chat et de la souris va s’instaurer entre le meurtrier et sa nouvelle voisine, venue enquêter sur la disparition d’Alexandra, masseuse aux mœurs douteuses.

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Faisant progressivement monter la tension sexuelle entre les deux acteurs, le réalisateur parvient à instaurer du suspense le long d’un chemin qu’on devine complètement balisé… Nina parviendra-t-elle à échapper à l’emprise de Carlos ? C’est moins l’issue fatale qui importe que la plongée dans l’esprit mécanique et implacable du tueur.

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Manuel Martín Cuenca démonte  les rouages d’une pensée construite comme une belle façade qui se lézarde face à l’expression d’un désir de vérité. Le film montre aussi tous les artifices déployés par le meurtrier pour séduire ses interlocuteurs, les scènes de célébration eucharistique soulignant son insertion totale dans la communauté. Loin des avatars de tueurs en série marginaux, Carlos est l’incarnation du parfait voisin ou collègue de travail : habillé à la dernière mode, à l’aise en affaires, avec des amis hauts placés dans des institutions clefs (église, police), serviable et souriant, toujours prêt à participer aux fêtes et événements collectifs…

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Manuel Martín Cuenca est un réalisateur du silence qui aime les personnages mutiques (voir ainsi le personnage d’Oscar, vigile dans une saline, aussi hiératique qu’une statue de sel dans La Mitad de Oscar, sorti en 2011) Le soin apporté à la composition de l’image, au cadre, à la lumière avec différents contrejours valorise ainsi les regards échangés qui en disent plus que toute parole.

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Souvent asphyxiante, l’ambiance créée nous fait pénétrer dans une prison mentale, celle de Carlos, manipulateur sociopathe, qui observe le monde derrière sa glace, à l’abri dans son petit aquarium, incapable d’établir une véritable relation humaine, seul juge de qui mérite de vivre ou périr… Un film glaçant pour une réflexion réussie sur la monstruosité de certaines âmes humaines.

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Date de sortie : 17 décembre 2014 (1h56min)
Réalisé par Manuel Martín Cuenca
Avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte, María Alfonsa Rosso…
Genre : Thriller, Drame


Bande-annonce : Amours Cannibales – VOST

 

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